
Il sera comme les précédents, pareil, identique et pourtant différent.
Il commencera, devant la gare, après un : “bon voyage, à mardi” et par un non moins pathétique “Merci”… Je resterai immobile jusqu’à disparition complète de la voiture, écrasée par la culpabilité, comme si on pouvait être “coupable” d’aimer.
J’allumerai une clope, là devant l’entrée, prenant soin d’être dans le champs des caméras de surveillance. La faune d’ici est belle comme la flore de là-bas, mais je sais toutes les errances possibles de ceux qui vivent par delà les lois, j’en ai fait partie, n’oublie pas !… En face le fleuriste sera en train de préparer son étal, je penserai encore une fois à lui acheter un bouquet, puis renoncerai, j’ai pas le coeur de les voir fanées à l’arrivée….
Il y aura la salle des pas perdus, des pas trouvés, celle qu’arpentent les gens préssés, celle où flanent les mal-intentionnés en quête de rapine, d’une pièce pour la bibine, et puis ceux qui recherchent la belle, égarée comme il se doit, qui éventuellement sera celle qui pourra étoffer leur cheptel… Il y aura quelques soulards, issus du ministère voisin, celui des pensions, je crois, venus s’échouer là, éclusant bière sur bière, accoudés au comptoir de cette buvette qui se nomme “le bar” … Il y aura les flics en civils, tels chiens méchants, qui se la joueront virils chassant le mendiant… et les regards, hargneux ou hagards et ceux des plus vicieux qui te détaillent comme si t’étais du bétail…
Il y aura les panneaux qui n’affichent rien, la salle d’attente des “gens biens”, les privilégiés, ceux qui prennent le Thalys ou le TGV. Une salle grise et triste, ou personne ne se regarde. Ils s’épient pourtant, lorgnant qui le voisin, qui sa voisine, qui le sac Vuiton de la dame qui ressemble à un sapin tant elle porte de bijoux… Je n’entrerai pas, je n’y ai jamais mis les pieds, je préfère allez directement sur le quai… La lumière y est belle, même les jours de pluie… Il y fait calme, le silence y est dense, c’est comme un ilôt plein de charme où n’arrivent qu’assourdis les bruits d’en bas… et moi, je commencerai enfin à évacuer les tensions, les remords, les questions…
Je commencerai à me re-trouver…
Comme d’habitude, j’échangerai ma place “fenêtre” contre une place couloir, comme d’habitude j’aurai peur que le train prenne du retard, de rater ma correspondance, de devoir prolonger l’errance.
A l’escale le stress se fera la malle… je prendrai le temps d’une autre cloppe, d’un verre peut-être, je prendrai le temps de te téléphoner, entendre ta voix, te dire que je suis à Lille, que j’arrive bientôt sur notre île, que je T’aime…
Puis le voyage continuera, dans l’entrain des pensées, en marais de passé, en projet d’avenir, entre rêve et réalité, images fugaces, de celles qui agacent. Encore. Un peu. C’est à chaque fois comme une naissance, une renaissance. Je viens vers Toi, mais avant d’arriver dans tes bras, il faut que je me débarasse de toutes mes angoisses, de ces pierres que j’ai posées une à une, qui forment ce mur qui assourdit le moindre de mes murmures. Il faut que je j’efface tout ces Moi sans Toi…
Il y aura les arrêts trop fréquents, une autre cloppe au Mans, sept minutes d’arrêt, dans une heure, une heure déjà, une heure seulement… Ne pas regarder la montre, ne pas compter chaque seconde. Laisser ce train m’emporter, m’emmener, me rapprocher. Quitter peu à peu la carapace que je porte ici, ou est-ce déjà là-bas? la frontière est incertaine, tellement floue, j’ai oublié déjà…
D’instinct je changerai de place, là juste à la minute ou le fleuve longe les rails, je regarderai ce collier d’eau majestueux et sauvage suivre ce train, ou est-ce l’inverse ? je regarderai le soleil se mirer dedans et tous ces éclats de lumière. J’aime ce fleuve, je l’ai fait mien. M’a-t-il fait sienne ? oui je le crois, il est des vagues qui en témoignent…
Enfin arrivera l’instant, celui attendu depuis si longtemps. Je le retarderai pourtant. Un peu. Allumer une cloppe, laisser passer le troupeau. Attendre que la foule se disperse. Puis lentement m’avancer, savourer l’instant, de te savoir à quelques pas seulement. A portée de moi. Me savoir à portée de Toi. De tes mains, de tes bras. Avancer et te voir enfin. Avancer à te rejoindre. A te toucher. A T’aimer…
A T’aimer…